Je vous propose de continuer à suivre, si vous le voulez, le fil de cette odyssée du manque, du deuil, cette odyssée sans Léonore.
Retour en arrière, les premières semaines sans et les pensées qui se chevauchent, les questionnements encore et toujours, la colère, la peur, la résignation et l'amour, l'amour, toujours l'amour...
Jeudi 3 juillet
Une semaine déjà…tu me manques, tu es toujours avec moi.
Les jours qui passent me font peur, comme si le temps me séparait un peu plus de toi.
Je te voudrais encore dans mon ventre, te sentir si près de moi, en moi. Je te sens certes dans mon cœur mais la relation physique me manque.
Dans la chambre, il y a un petit ange sur une photo qui regarde vers le ciel : c’est comme si c’était toi. Tu m’as remplie d’amour, tu en as inondé ma vie et cet amour me porte. Petit à petit je pleure moins et ça me fait peur. Je me sens parfois coupable de ne pas pleurer toute la journée, de ne pas m’effondrer, comme si le chagrin était une chose que je te devais pour ne pas avoir su te garder. En y réfléchissant, ce n’est pas du chagrin que je te dois, et pour te montrer combien je t’aime, mieux vaut-il que je tente de faire chaque jour ma vie plus belle, et si j’y arrive malgré tout, ce sera grâce à toi.
Bien sûr, il aurait été tellement mieux de partager tes premiers babillements, tes premiers pas, tes premières joies et premières découvertes. J’ai la nostalgie d’instants que je n’ai pas vécu.
Mais que puis-je faire ?
Sinon continuer à vivre, forte d’un amour nouveau.
Quelque chose me tourmente pourtant : t’ai-je dit « au revoir » comme il le fallait ? Bien sûr je t’ai expliqué à plusieurs reprises la situation dans laquelle nous nous trouvions toutes les deux, te suppliant de t’accrocher. Je t’ai dit aussi, le moment venu, que nous étions obligés de nous séparer. Je t’ai remercié et t’ai dit combien t’avoir porté pendant six mois m’avait rendue heureuse. Mais jeudi dernier, au bloc opératoire, je ne me rappelle plus ce que je t’ai dit ni même ce que j’ai pensé. Je me souviens simplement l’immensité de ma peine et de ma douleur, et en y repensant, je me demande comment j’y ai survécu. D’ailleurs je crois que j’étais persuadée de mourir en même temps que toi, et je l’avoue honteusement, j’avais peur…As-tu eu peur toi mon ange ?As-tu senti la vie s’échapper de toi ? M’en as-tu voulu ?
Désormais, je ne peux que te dire que je t’aime très fort et que tu fais partie de ma vie pour toujours. Tu es une partie de moi, je suis une partie de toi.
Merci.
Le 9 juillet
Tu me manques tant…
Je jalouse toutes les femmes enceintes. A l’heure qu’il est, je devrais être en train de préparer ta venue. Au lieu de ça, je recommence tout à zéro et tout me paraît vide de sens…sans toi.
Je me sens si seule, si inutile, si vide.
J’ai senti que tu étais là dès le premier instant…un sentiment profond, une évidence…quelque chose d’absolument magique venait d’arriver.
A dire vrai je n’ai pas osé croire que tu étais vraiment là au début, c’était comme trop extraordinaire…tout était si simple, je ne pouvais m’y résoudre sans avoir une certaine inquiétude.
Et puis il y a eu le premier contact visuel entre nous…tu étais bel et bien là…
Ce moment là a tout changé : je me suis sentie vivre comme jamais auparavant, un sentiment d’épanouissement et d’amour incommensurable.
Toutes les mamans, de tous les temps, de toutes les origines ont certainement ressenti ça, c’était mon tour et je me sentais fière d’appartenir à cette si belle classe !
Je m’efforçais de contenir un peu mon enthousiasme, étant consciente de la chose extraordinaire et donc si fragile qui se passait en moi…Lorsque j’y repense, je suis étonnée de voir à quel point j’avais conscience de cette fragilité.
Toutes les mamans ont-elles ressenties cela ?
Etait-ce un sentiment prémonitoire ?
Serait-ce moi qui, à force de ne pas trop y croire, suis à l’origine de tout ?
Autant de questions qui me taraudent l’esprit. Autant de points d’interrogation sans réponse.
Ma seule certitude à présent est celle de me sentir mère, le certitude que tu es mon enfant et de t’aimer comme jamais je n’aurais cru pouvoir aimer. |